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Tanger la canaille

LE MONDE | 19.04.01 | 12h36

Il y avait le hachisch et la contrebande. Aujourd'hui, il y a, en sus, les "  harragas  ", les émigrés clandestins. Tanger a toujours vécu de trafics. Le port, dernière étape avant l'Europe, n'a pas vraiment rompu avec ses traditions interlopes.

VUS de l'extérieur, les cageots de tomates font comme un haut mur rouge et blanc. Le poids lourd espagnol, immatriculé à Séville, est arrivé d'Agadir et attend, comme des dizaines d'autres camions, le feu vert des autorités marocaines. Le vent qui balaye le port de Tanger fait claquer le bas de l'affiche – "Azura, la vraie nature !" —, agrafée à la cargaison. L'hôtel Tangerinn, où descendaient Jean Genet et Allen Ginsberg, est à deux pas d'ici. De même que l'avenue d'Espagne, où Bernardo Bertolucci tourna une partie du film Un thé au Sahara, tiré du roman de Paul Bowles. Deux pas, deux siècles.
Sur le parking d'embarquement, c'est l'heure du dernier contrôle. En deux temps, trois mouvements, l'un des policiers en civil, "spécialiste en odeurs humaines", comme dit un de ses collègues, a escaladé le chargement. Il s'arrime au sommet des cageots, se penche vers l'intérieur, humant l'obscurité. Pour travailler, le nez suffit. Sur le tarmac, le chauffeur espagnol observe le spectacle, entouré d'une petite foule d'employés et de routiers – ces derniers guettant, comme lui, le moment d'embarquer pour Algésiras.
Soudain, les visages se figent. Le policier a levé une proie  : un clandestin surgit lentement dans la lumière. Regard cassé, anéanti, gestes hésitants. Il est âgé de trente ans, à peine. On l'aide à dégringoler du camion. L'un lui secoue l'épaule, l'autre lui enlève ses lacets de chaussures – "pour pas qu'il se suicide". Cinq autres "harragas" suivent. "Harraga", en arabe, signifie les "brûleurs" : c'est ainsi qu'on appelle, au Maroc, les candidats à l'émigration clandestine, ceux qui, pour partir sans laisser de traces, ont brûlé leurs papiers. L'un d'eux porte deux jeans, enfilés l'un sur l'autre. Le camion est réfrigéré et le voyage – entre douze et quinze heures, pour le seul tronçon Agadir-Tanger – a été rude. Le sixième passager n'a pas tenu le choc. Il titube, s'évanouit. Une ambulance l'emporte. Les autres sont menottés et emmenés au poste. Le chauffeur, lui, ne sera pas inquiété : à moins que "ses" passagers clandestins l'accusent d'avoir été l'instigateur ou le complice de leur mésaventure, il pourra reprendre le volant et s'embarquer librement pour l'Espagne. Ce mardi est un jour ordinaire à Tanger.


Les six "harragas" du camion de Séville n'intéressent personne. Pas plus que les gamins qui traînent sur le port, bivouaquant au milieu des vieux containers, avec le rêve fou de pouvoir se glisser, un jour, sous le ventre d'un camion étranger en partance pour l'Europe. Vu d'ici, ce ne sont pas les perdants – trop nombreux – qui importent, mais les autres : ceux qui ont réussi, justement, à passer le détroit de Gibraltar, avec ou sans papiers. "Trente à cinquante mille Marocains" seraient "susceptibles d'être expulsés d'Espagne", s'inquiète l'hebdomadaire tangérois, Les Nouvelles du Nord, évoquant l'entrée en vigueur, le 23 janvier 2001, de la nouvelle loi espagnole sur les étrangers.
L'argent des émigrés représente, pour le nord du Maroc, la première source de revenus. C'est d'Allemagne surtout, mais aussi du Benelux et des Pays-Bas, que s'effectue le gros des transferts. Nador, ville d'attache de nombreux émigrés natifs du Rif, est donnée comme la deuxième place bancaire du royaume, après Casablanca. Quant à l'argent du cannabis et de la contrebande, il continue à faire vivre – ou survivre – une bonne partie de la population, en dépit de son caractère illégal. Plusieurs dizaines de milliers de personnes franchissent, chaque jour, les frontières de Ceuta et de Melilla, rapportant au Maroc – par voitures entières, quand ce n'est pas à dos d'homme ou de mule – des tonnes de marchandises achetées et revendues à bas prix, dans des conditions frauduleuses. Et les exportations de hachisch vers l'Espagne sont en pleine expansion : selon les estimations de la garde civile espagnole, le volume des saisies de hachisch (dont 95 % viennent du Maroc) aurait presque doublé en trois ans, passant de 134 tonnes saisies en 1996 à 300 tonnes en 1999. La tendance est la même, côté marocain : en l'an 2000, dans la seule région du Nord, quelque 90 tonnes de hachisch ont été saisies, dont 82 tonnes dans le port de Tanger soit deux fois plus qu'en 1999.
Tangérois d'adoption et Rifain d'origine, Mohamed Choukri, curieusement, n'a jamais été tenté par l'exil. Assis près du comptoir, au fond du bar l'El Dorado – "mon bureau", annonce-t-il —, l'ancien ami de Jean Genet a pourtant connu de très près, quand il était enfant, et la misère et la famine. C'est ce que racontait son premier livre, Le Pain nu (Maspero, 1980) : l'exode d'une famille, quittant son village du Rif pour Tanger, à la fin des années 1940. Ce récit autobiographique, plein de sexe et de kif, de prostituées et de contrebandiers, a mis plus de vingt ans avant d'être autorisé, en octobre 2000, à paraître au Maroc dans sa langue arabe originale.


"Quand je suis arrivé, se rappelle-t-il, il y avait deux Tanger, deux rivages  : le Tanger colonialiste et international ; et le Tanger arabe, fait de misère et d'ignorance. A l'époque, pour manger, je faisais les poubelles. Celles des Européens, de préférence, car elles étaient plus riches." Ces derniers sont partis, après l'indépendance, quand la ville a perdu son statut de zone internationale et les privilèges afférents. Les autres sont restés  : c'est bien plus tard que Tanger et les villages côtiers du Nord ont inventé les mots de "harraga" et de "pateras", ces barques où s'entassent, pour traverser le détroit, les candidats à l'exil. En 1956, le jeune Choukri hésite. Il a vingt ans et il commence seulement d'apprendre à lire et à écrire  : "J'avais le choix entre continuer à vendre du kif et des cigarettes de contrebande aux Américains, ou partir étudier à Larache pour devenir instituteur." Ce sont les livres qui l'ont "sauvé", aime-t-il à répéter.


Le kif et la contrebande ? Une histoire aussi vieille que Tanger. "Paul Bowles ne fumait des cigarettes – anglaises – que dans les réceptions. Sinon, il fumait du kif. Comme tout le monde. Comme Ginsberg, comme Kerouac." C'était l'époque du Tanger-bohème, du Tanger-jet-set, du Tanger-beatnik, avant que le trafic de hachisch, demande européenne oblige, ne s'organise à grande échelle. On ne parlait pas des parrains de la drogue. "Les empereurs n'étaient pas encore arrivés", résume Choukri, en lampant une gorgée de bière. "A présent, ils sont tous en prison !", ajoute-t-il, rêveur.

Tous ? Peut-être pas. Plusieurs notables de la région, hommes d'affaires ou politiciens, dont les noms avaient été cités, dans les années 1990, lors des campagnes gouvernementales d'"assainissement ", destinées à lutter contre le trafic de drogue, ont été rapidement blanchis – si l'on peut dire – de toutes les accusations portées contre eux. "Faut-il s'étonner qu'aucun des procès de 1996 ne se soit appesanti sur les relations que les trafiquants entretenaient avec la bonne société ?", s'interrogeait, dans son rapport 1995-1996 sur le Maroc, publié en septembre 1997, l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD). Les trafiquants, eux, sont tombés. Du moins, certains d'entre eux. C'est le cas d'Ahmed Bounekkoub, plus connu à Tanger sous le surnom de Dib (le Loup). L'immeuble qu'il a fait construire place du Faro, en plein centre-ville, est aussi célèbre que son énorme villa-bunker, disposant d'un chenal d'entrée pour les bateaux, et qui domine la plage de Sidi Kankouch, à quelques kilomètres au nord de Tanger. Depuis presque cinq ans, la villa garde ses volets clos. L'immeuble du centre-ville, en revanche, continue de louer ses bureaux à des sociétés marocaines. Quand au Loup, il dort en prison.


L'arrestation, en 1996, du Loup et d'une douzaine d'autres éminents parrains du "cartel de Tanger " avait frappé la ville de stupeur. Finis les "immeubles à la menthe ", ces grandes barres de béton aussi voyantes qu'inhabitables, qui ont longtemps servi à "blanchir" l'argent du haschich et de la contrebande ! Finis aussi les aides aux nécessiteux, qui avaient rendu populaires certains de ces Mandrin du kif ! Depuis que ses "empereurs" sont en prison, Tanger joue les discrètes  : "Les trafiquants marocains ne rapatrient plus leur argent, ils investissent en Europe", précise Sami El Jai, qui fut, jusqu'à sa condamnation pour meurtre, il y a onze ans, l'un des journalistes vedettes de la radio tangéroise Médi1. "Dib et moi, sommes sans doute les prisonniers les plus célèbres du Maroc", sourit-il, malicieux.


Théoriquement, il faut un permis de visite pour accéder aux prisonniers. Mais de la théorie à la pratique… Tanger-la-discrète, Tanger-la-muette n'est pas aussi farouche qu'on croit. "Nos bureaux sont ouverts tous les après-midi, de 15 heures à 17 h 45", avait plaisanté le journaliste, contacté par téléphone. Mais oui, par téléphone ! Les quelque trois mille "locataires" de la prison de Tanger l'utilisent, en effet, soit sous sa forme fixe – des appareils ont été installés et leur usage est autorisé, sous certaines conditions, par l'administration —, soit sous la forme de portables – officiellement interdits, mais dont une dizaine de privilégiés disposent. La Colombie n'est pas si loin.

Même si la prison souffre de "surpopulation", même si le centre socio-éducatif et les installations sportives ne sont accessibles, insiste Sami El Jai, qu'à "quatre cents détenus au maximum", la mariée n'est pas laide. Du moins pour ceux que l'on appelle, ici, les "intouchables". Ce n'est pas Sami El Jai qui dira le contraire, lui qui a négocié avec l'administration pénitentiaire le droit de se servir d'une machine à écrire, de monter un orchestre de jazz et de faire de la peinture. Ses tableaux sont d'ailleurs exposés à Rabat et vendus en cartes postales. Et ses chroniques, intitulées "32 à l'ombre", ont fait longtemps, sans que personne y trouve à redire, les beaux jours de l'hebdomadaire Maroc Hebdo.
Le parloir, où l'ancien journaliste vedette accueille ses hôtes, a les allures d'un café populaire – à la différence près qu'on y admet les femmes. Dans la petite salle aux murs gris, décorés de posters rupestres, une dizaine de détenus sont assis autour de tables en plastique, discutant à voix basse avec leurs visiteurs, sous l'œil morose de deux gardiens. Un serveur, en veste blanche froissée, passe avec un plateau. "Thé noir ou thé vert ?". Pour un peu, on se croirait dans les salons de l'hôtel El Minzah… A la table voisine, un détenu en jogging avale une énorme pizza, que sa visiteuse, une blonde plantureuse à l'accent hollandais, vient de lui apporter. Plus loin, une mère espagnole discute avec son fils.


C'est ici, dans ce parloir "cinq étoiles", que la plupart des détenus étrangers reçoivent leurs proches. Les trois ou quatre "empereurs" que compte la prison de Tanger y viennent aussi régulièrement pour rencontrer les leurs. Mais ils disposent, en sus, dans une autre aile du bâtiment, d'un "grand salon marocain, une merveille !", aménagé "à leur demande et à leurs frais" afin de recevoir, chaque début de mois, épouses et enfants, raconte une femme de condamné, l'œil ébloui.


"La contrebande et le kif, c'est péché !", martèle Fatima. Autre décor, autre discours. Pour cette mère de famille de Beni Ouriaghel, un de ces quartiers misérables de la périphérie de Tanger, où s'entasse la majorité des 800 000 habitants de la ville, l'affaire est entendue. C'est Dieu qui donnera "le pain et la chance" à ses six enfants. Les filles pourront peut-être trouver à s'embaucher à l'usine de crevettes ou dans le textile. Plusieurs sociétés étrangères ne se sont-elles pas implantées dans les zones industrielles ? Qu'importe si les salaires sont bas ! Quand aux garçons, Fatima soupire. Elle connaît l'histoire de ces jeunes, "des gosses de douze ans, quatorze ans", qui ont réussi à passer en Espagne, en s'accrochant sous des camions. "Sinon, il y a le bateau, mais c'est cher. Il faut compter dix ou douze mille dirhams", ajoute-t-elle, l'air rêveur. D'un geste las, elle montre la terre nue, qui s'étale devant la maison, creusée de rigoles noirâtres et parsemée d'ordures. Puis elle rit, intimidée, avant de demander tout à trac : "Est-ce qu'en Europe aussi, vous avez de la boue ?"


Catherine Simon

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